Monday, October 23, 2006

Pierre Ménard: le souvenir du lendemain

C'était avant, c'était ailleurs. Il grognait plus qu'il ne parlait. Je
regarde souvent vers lui, mais lui jamais vers moi. Je le savourais
comme on se délecte de la fragilité des jours. Avec l'air d'avoir en
lui absorbé toutes les nuits. Nous étions vivants. Tu glissais ta main
dans mon dos. La mort des autres ne nous bouleversait pas. J'écris des
phrases avec des sons compliqués. Pendant que les enfants jouent,
nous, à quoi jouons-nous ? On n'échappe pas au passé. Je n'entends sa
voix que par intermittence. Nos rythmes avaient du mal à s'accorder.
Et ça ne sortait pas, comme coincé dans les plis du front. Alors, le
bras sur son épaule. S'il fait beau on est là, y'a des trains qui ne
bougent pas. Les filles, oui, mais l'amour, ça le faisait bien rire.
Et comment c'est déjà de ne pas être ici ? C'était toujours la faute
des autres. Je ne voulais pas faire de bruit... Je sentais la tension
monter. Pas encore, me dirai-je. Les sons me parviennent depuis la
terrasse. Dans les endroits inexplorés te vois-tu passer tes nuits ?
Les ombres ont pris la tangente avant l'aube. Rien n'aura changé. Je
déteste la sauce entre les mots. C'est un son nouveau, qui résonne mal
dans la grande salle vide. Pendant la nuit, tout a bougé. Il était
leur héros, leur rempart aussi. C'est la faute de la lumière oblique.
J'aime la chronologie, le découpage du temps. Je parle toute la
journée à voix haute. Des bribes de phrases qui m'habitaient,
tournaient en boucle sans s'installer jamais. Nous avons emporté les
clés misant tout sur le cardiogramme pour goûter, un instant, au
bonheur, en passant. Tu assistes à la métamorphose dans l'ivresse. Il
parvenait tout au plus à nous attendrir. Le mouvement de ses lèvres
quand il fredonnait. Elle tremblait de tout son corps quand ils sont
arrivés. Tu voulais marcher jusqu'au bout et j'ai compris que rien
t'en empêcherait. Le ciel a fait son temps, on ne pense pas à ça, je
suis toujours surpris. A rêver de confort sous l'amiante. On aime
flirter avec le danger quand on est hors d'atteinte. Et ça suffisait
bien, comme le soleil l'été qui vient vous chercher le matin. Surtout
si c'est dehors, le souvenir du lendemain. Je regarde autour de moi.
Je cherche des traces. Quelque chose m'empêche de raconter. Ces images
sont à la fois douces et douloureuses. Quand vous vous souviendrez,
j'ai vu de près ses yeux qui souriaient, ses ridules chassant l'écume,
la joue brûlante. Le sourire d'une femme comblée par les hommes
qu'elle aimait. Votre seule ambition est d'arriver au soir. Et tu ne
sauras jamais ce qui le travaillait, seule la nuit ne veut pas te
lâcher, mais tu t'en vas toujours. Se débarrasser de la nuit. Une
parole la sortirait d'affaire, un geste, un mouvement. C'est aussi
l'occasion de se frotter aux autres. Je répète mécaniquement, comme
toutes les poésies que j'ai apprises. Chacun va poursuivre ce qu'il a
commencé. Fais-moi revenir au monde. Je suis au commencement d'un
monde infini. J'attends la suite.

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